La manifestation du 19 février 2009 à Paris

18 05 2009

Par Elise VANDERHAEGEN

Les photographies de manifestations répondent de manière générale, bien souvent, à des codes connus de tous. Nous nous attendons à trouver dans ces clichés des points levés, des regards déterminés, une banderole ou un drapeau rouge, de l’exultation. Le thème de la manifestation comprend de nombreuses connotations, que nous allons tenter de relever et de comprendre à travers l’analyse de six clichés de sites personnels, d’amateur ou professionnel, et de sites d’information. Quelles dissemblances et points communs observons-nous entre ces photographies provenant de deux sources différentes ? Le public visé et ainsi que les objectifs divergent. Quelle démarche a le photographe dans une manifestation, suivant ses propres critères de qualité et ses intentions d’utilisation de ce cliché ? Les six photographies présentées dans ce dossier ont été choisies selon deux critères objectifs : elles ont toutes été prises lors de la manifestation contre les réformes de l’éducation du 19 février 2009, à Paris. Trois sont issues de sites internet d’information tels que LCI, L’Express ou Le Point, tandis que les trois autres proviennent de blogs de photographes. Nous analyserons dans un premier temps chaque cliché. Puis nous observerons de plus près la rupture entre les photographies de presse et les photographies de blogs gratuits, d’amateur et de professionnels, afin d’apporter une réflexion sur la photographie dans les manifestations, d’une manière générale.

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Ce premier cliché (ci-dessus) est pris à Place d’Italie, avec comme légende sur le site Internet de LCI : « Manifestation des enseignants chercheurs à Paris, le 19 février 2009 ». Il semble assez pauvre en informations. Sans la légende, on devine à peine qu’il s’agit d’une manifestation : nous n’apercevons qu’un groupement de personnes au loin. La banderole seule indique une manifestation, mais le slogan n’étant pas visible, nous ne pouvons avoir connaissance des revendications de cette manifestation. Les deux visages que nous voyons sont sans expression particulière, concentrés sur la banderole qu’ils doivent être en train de monter ou démonter. Aucun symbole du mouvement contestataire ne figure sur cette photographie : ni point levé, ni regard enragé. Il est donc étonnant, de la part d’une chaîne à forte audience, d’illustrer ainsi les manifestations françaises, pourtant de réputation internationale.

Eric Roset

Cette seconde photographie provient du blog d’Eric Roset, photographe professionnel à Genève. Elle n’a pas été publiée dans un journal à ma connaissance, bien que ce photographe travaille en collaboration avec des journaux, notamment « 20 minutes », si l’on en croit sa biographie. Ce cliché provient donc d’un professionnel, mais n’est visible que sur son blog. Cette photographie est accrocheuse, elle attire l’œil mais sans se dévoiler en un instant. Elle demande d’être regardée, analysée, admirée. Concernant les éléments de l’image, on y trouve une personne au premier plan, drapeau / banderole en main, poing levé, tel un guide motivant la foule qui le suit. Vient ensuite une série de banderoles laissant apercevoir quelques mots révélateurs : « Biatos » ; « Vie galère ». Le sujet du mouvement n’est pas totalement explicite mais est deviné par quiconque un peu au courant de l’actualité. La foule semble assez compacte, donnant une impression d’unité. Enfin le ciel ainsi que les immeubles offrent un point de fuite. D’un point de vue esthétique, cette photographie comporte de nombreuses qualités : la disposition des éléments me semble extrêmement réussie, ainsi que les couleurs. On reconnaît la touche, l’œil d’un photographe professionnel. AFP/Archives/Olivier Laban-Mattei
Cette image m’a étonnée par sa fréquence de publication sur Internet. « Manifestation 19 février paris » : ces quelques mots tapés dans Google Image et voici que ce cliché apparaît à quatre reprises : « L’Express », « Le Dauphiné », « Nice Matin », « L’Internaute ». Un vrai succès de la part de l’AFP, que nous allons tenter d’expliquer. L’effet de foule est très réussie, on peine à voir le bout du cortège. La photographie est bien cadrée, les manifestants sont entourés d’arbres de chaque côté, les immeubles en fond, seul un morceau de ciel ou de source lumineuse manque. Les slogans nous laissent aisément deviner qu’il s’agit d’universités en lutte. Seule ombre au tableau : les manifestants présents semblent dispersés, tournant le dos parfois. Discutant en petits groupes, ils ne donnent pas l’image du cortège allant de l’avant, vers une vie meilleure, ou du moins une université moins pire. L’image manque donc de dynamisme, de hargne, mais illustre bien cette manifestation importante en lui apportant crédibilité et sérieux.
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La photographie ci-dessus ne précisait pas ses sources : elle est apparue dans les résultats de Google Image, me confirmant qu’il s’agit bien d’un cliché pris à Paris le 19 février dernier, mais la page était introuvable. J’ai tout de même pu la télécharger. Sans source, nous ne pouvons déterminer si cette photographie provient d’un amateur ou d’un professionnel, elle ne découlait ni d’un blog, ni d’un site information, mais de Citizenside.com, site de stockage d’image où n’importe qui peut vendre ses clichés : « Les services de CitizenSide sont réservés aux personnes juridiquement capables de souscrire des contrats en droit français. » (Conditions Générales d’Utilisation du site Citizenside.com). Ici, on n’aperçoit ni foule de manifestants, ni banderole enragée. Pas de visage exalté, ni gestes furieux. En revanche, le symbole est fort, frappant, touchant : un cercueil avec l’inscription « Censier 65 – 09 », la mort de l’université. Le cercueil noir est porté par des étudiants l’air déterminé et l’habit morne, un clown triste accompagne ce cortège d’un air de trompette. Ce cliché diffère des clichés précédents et à venir, mais propose justement sur un même mouvement contestataire, un autre angle de vue qui s’appuie sur des actions à l’intérieur de ces manifestations, qui coupent de manière positive la régularité de la foule manifestante. Ce cliché est donc plutôt simple, modeste, il semble par exemple moins travaillé que la photographie n°2, moins professionnel, mais il est réussi et remarquable grâce à l’instant pris, et c’est là un des buts premiers de la photographie, et le symbole de l’action.

« Le Point avec agence » (seule mention trouvée)

Cette photographie est issue du site internet d’information Le Point. L’unique légende présente sur le site était « Le Point avec agence ». Peut-être a-t-elle été publiée dans le journal du même nom. On y aperçoit deux banderoles ; une du syndicat étudiant l’UNEF, et une autre où l’on y décrypte « Université Pa(ris ?) » ; « Service public… ». Le sujet parle de lui-même. Les manifestants semblent pour la plus part jeunes, engagés, mobilisés. Au premier plan, un jeune homme, bandeau « En lutte » au front, lunettes noires, semble hurler un slogan. L’effet est plutôt réussi : mêlant à la fois des visages souriants à des regards déterminés. En revanche, le cliché se rapproche plus du portrait que du grand ensemble. Il n’y’a en conséquence pas un effet de foule marquant.

Enfin, nous terminons cette analyse par une photographie amateur, trouvée sur le blog de Nej!B.

Blog de Nej!B

Hormis la date et le lieu, nous n’avons pas pu répertorier plus d’informations sur ce cliché. Il s’agit apparemment d’un blog internet d’un photographe amateur engagé. La banderole affiche un message très clair : « Institut Cochin en Lutte ; Pour la recherche… l’enseignement supérieur ». On ne voit pas la fin du cortège, grâce à un cadre de taille moyenne, assez grand pour créer un effet de densité, mais pas trop concis afin de ne pas donner une impression de portrait comme dans le cliché précédent. Au niveau du décor, les deux immeubles à gauche et à droite en fond, avec l’avenue et le ciel au centre donnent, comme dans la deuxième photographie, un très bel effet et un point de fuite. Concernant l’apparence des manifestants, les regards se croisent et obliquent vers diverses directions, mais les bouches ouvertes criant un seul et même slogan réunissent les visages vers une même lutte. Un travail sur les couleurs semble avoir été fait, soit au moment du cliché, directement sur l’appareil photo, soit après, grâce au numérique. Cet aspect jauni donne une esthétique très réussie à la photographie. De plus, l’effet de contreplongée dynamise l’image. Les manifestants paraissent beaux dans leur combat.

Grâce à ces six clichés, nous allons pouvoir observer de plus près les clivages entre photographies de presse et photographies de blog ou amateur, mais aussi les ressemblances. Les trois clichés vus dans la presse (photographies 1, 3 et 5) apportent plus grande impression de réalité. Moins travaillés et sans mise en scène (comme on peut le trouver dans la photographie 4), les clichés 1 et 5 donnent au spectateur l’impression qu’il se trouve au milieu de la scène. Le cliché 3, pris en hauteur, donne moins cette impression, mais, comme dit précédemment, illustre très justement la manifestation. Dans les clichés provenant d’amateurs ou de blogs relèvent, l’esthétique est au moins aussi importante que le but informatif. Elle y est travaillée, et on peut suspecter un travail numérique sur l’image en aval. Les couleurs, la disposition des éléments, l’angle de vue, diffèrent des clichés destinés à l’information. Ces derniers pourraient être caractérisés de plus neutres. Les manifestations peuvent être photographiées selon différents points de vue. Hormis le souci de neutralité, le photographe peut choisir l’action qu’il saisit. De la mise en scène, comme dans la figure 4 au cliché de la foule (cliché 3), l’impact ne sera pas le même. De mon point de vue, une des priorités, dans la photographie en général mais notamment lors de mouvements contestataires, est de capter l’émotion, la détermination des manifestants, tant dans la photographie de presse qu’en photographie en dehors du cadre de l’information. Cet effet ne relève pas uniquement du portrait, mais peut aussi être ressenti à travers un mouvement de foule. De plus, il me semble intéressant de pouvoir comprendre l’objet de la manifestation sans lire obligatoirement la légende. Celle-ci complète certes l’image, mais une banderole précisant « Université », « Education » ou « Recherche » est un plus. D’une manière générale, la disposition des éléments est primordiale, c’est elle qui guide le regard vers les différents objets, mais aussi qui rend la photographie agréable ou non à regarder. La photographie 1 est par exemple moins agréable à l’œil que la 2, notamment pour des raisons de disposition, de cadrage. Le point de fuite est par exemple un élément nécessaire, en photographie comme en peinture, il guide le regard, le soutient. Enfin, le travail de l’esthétique, sur les couleurs, le cadre, la lumière ou le contraste, ajoute à la photographie une portée artistique auxquels de nombreux spectateurs, érudits ou non sont sensibles. Un dernier point que je n’ai pas pris la peine d’aborder dans ce dossier : le droit à l’image. Certains pourront en effet critiquer le contrôle impossible de ces clichés, diffusés sur le net ou publiés, sans que les manifestants reconnaissables ne soient consultés. Cette critique est certes justifiée mais sans réponse possible. De plus il me semble qu’à partir du moment où une personne libre de droit descend dans la rue revendiquer en groupe ses idées, elle sait que quiconque dans la foule peut la reconnaître et que les photographies sont fréquentes. Dans notre pays où la liberté de pensée est censée être appliqué, cela ne doit pas être un obstacle.

Concernant le point de vue du photographe, lorsque les clichés sont dédiés à la presse, ils ne doivent pas prendre partie, pour ou contre ce mouvement, mais juste montrer, informer, la population des évènements qui se déroulent dans le pays. Les photographes, que l’on nommera « indépendants » choisissent plus librement leur angle d’attaque. Le blog de Nej!B montrait en parallèle avec son travail de photographe, une implication dans le mouvement étudiant. De même, le blog d’Eric Roset montrait des clichés du monde entier, des pays d’Afrique, d’enfants, semblant avoir un regard porté sur le social et donc qu’on pourrait supposer plus tourné vers la cause des étudiants. De même, la photographie 4 semble provenir d’un amateur. Les photographes « indépendants » vont, consciemment ou non, plus tendre à rendre les manifestants sympathiques, crédibles, ils vont chercher à rendre agréable leur cliché, donner envie au spectateur d’adhérer à cette cause. Les photographies utilisées dans la presse ne cherchent pas la sympathie du spectateur pour un camp ou un autre (du moins espérons le !) mais uniquement à informer, à illustrer. Des trois, seule la photographie 5 montre réellement le visage d’un manifestant (avec un bandeau et des lunettes par ailleurs). Ces photographies privilégient l’expression, le mouvement général à l’émotion. De plus, les photographies choisies doivent être cohérentes avec la ligne iconographique du journal. La rédaction d’un journal cherche, tant dans les écrits que dans les images, une unité, une cohésion. Tandis que certains journaux tels que Télérama ou Le Monde 2 vont privilégier des photographies avec une certaine recherche esthétique, un travail sur la couleur ou encore sur le montage, d’autres tels que 20 minutes ou Le Point recherche des photographies illustrant l’information. Il en est de même avec l’écriture qui répond à une ligne éditoriale : avec un style soit satirique (comme Le Canard Enchaîné) ou plus officiel, avec le Figaro. J’ai sélectionné les trois clichés (1, 3, 5) parmi une dizaine qui sont apparus dans les premières pages de ma recherche, suivant les deux critères objectifs et la pertinence du site internet d’information desquels ils étaient issus (privilégiant les sites nationaux). Remarquons que dans le cas de cette recherche, les résultats en matière de photographie de presse sont moins riches que les clichés provenant de blogs de photographes amateurs ou professionnels. Cela peut s’expliquer notamment par le fait que les manifestations concernant l’éducation sont peu couvertes par la presse et donc plus négligées que certains sujets.

La photographie lors des manifestations est donc complexe, les éléments sont nombreux et parfois difficiles à saisir (mouvements des manifestants, banderoles). L’émotion est souvent l’élément le plus compliqué à photographier : furtive, rapide, à travers un regard ou geste, l’œil du photographe doit être observateur et alerte. Mais il ressort de ce travail des clichés puissants, idéologiquement et humainement. Ces images sont indispensables pour illustrer les courants historiques, les évènements politiques ou encore les mouvements sociaux. Qu’elles soient d’ailleurs professionnelles, amateurs, artistiques ou journalistiques. Et si chacun a ses préférences en matière de disposition ou d’esthétique tous les avis se rejoignent pour affirmer l’importance de l’image, particulièrement lors de mouvements contestataires, pour illustrer une lutte, que ce soit en accord avec une ligne iconographique choisie ou indépendamment de tout cadre.