Sauvonsluniversité.com

18 05 2009

Comment un mouvement contestataire se représente-t-il à travers les images de la presse ? Quels sont leurs choix esthétiques?
Par Barbara KUGLER

A la suite de la Réforme sur le statut des enseignants chercheurs, de nombreuses manifestations et grèves ont eu lieu dans toute la France depuis janvier 2009. La presse française a produit articles et reportages à ce sujet.

Le site http://www.sauvonsluniersite.com a été créé par des enseignants chercheurs désirant informer  le public et faire un point, sans cesse réactualisé, sur la réforme. Il essaie de ne pas être radical dans ses propos et d’être le plus objectif possible afin d’être un relais entre tous les enseignants chercheurs d’université.
Dans la rubrique « point presse » , il y a le recensement des articles de presse parlant des manifestations et de la réforme. Quelque fois, lorsque l’article contient une image, celle-ci est postée sur le site avec des extraits de l’article.

J’ai décidé  de voir quelles photos ont été sélectionné pour apparaître sur le site web dans la semaine du 2 au 8 mars. En effet, certains des articles « point presse » présentent des photos, mais toutes les photos n’ont pas été affiché sur le site web.
Pourquoi ce choix ? Est ce une question de droit d’auteur ? Quelles sont les motivations de l’administrateur du site pour choisir de poster une photo ou non ?

Le corpus présente neuf photos dont quatre postées sur le site web. Les articles et photos sont issus de site web de journaux tels que Le Journal du Dimanche ou Libération et de blogs de journalistes.
Nous étudierons tout d’abord les quatre photos postées sur le site puis celles non postées. Ensuite nous analyserons pourquoi toutes les photos ne sont pas affichées sur le site web.

Les images postées sur le site

La mobilisation :

Image n°1

image n°1
Photo de l’agence Reuter, utilisée par le Journal du Dimanche pour représenter son article sur la manifestation de Bordeaux du 5 février 2009.

La photo nous donne l’impression d’être au cœur de la mobilisation. Nous sommes proche des personnes du premier plan : elles sont coupées au niveau des épaules soit à notre hauteur de vue. Les pancartes prennent les deux tiers du cadre, elles sont penchées, cela donne l’impression que les panneaux vont nous tomber dessus et donc de mouvement. Les couleurs des slogans sont saisissantes, ils usent des couleurs habituelles : le rouge et le noir. Le message est donc clair et lisible.
Le point de fuite sur la droite de l’image arrive sur la banderole qui est non lisible : cela amplifie l’idée que nous sommes devant un cortège.

Image n°3

image n°3
Cette photo est tirée du site web du journal Ouest France du 4 mars. Elle montre un cours d’histoire qui a lieu dans le tramway du Mans. Le crédit photographique n’est pas précisé. Il est probable qu’il s’agisse d’un photographe du journal qui ait pris la photo.

La photo présente un groupe entassé dans les transports en commun. Notre regard est attiré par le personnage central qui porte du vert, couleur de l’espoir, et tient un bloc note blanc. Les personnes sont de face et donc reconnaissables. Cela peut paraître surprenant de la part d’un quotidien de choisir cette photo, cependant elle permet de présenter une forme de manifestation alternative aux parades dans les rues. Mis à part les étudiantes, les autres personnes ne sont pas identifiables, excepté  pour l’une d’entre elle (l’homme à droite de la photo) mais il est de profil et semble légèrement flouté.
Le fait de voir le plafond du tramway et les barres pour se tenir, nous permet de bien situer la photo : on se rend compte immédiatement qu’elle a été prise dans un transport en commun.

Image n°4

image n°4
Légende : Les profs se sont installés au milieu de la rame.
Cette photo est tirée du site web du journal Ouest France du 5 mars. Tout comme l’image n°3, elle présente un cours  qui a lieu dans le tramway du Mans. Le crédit photographique, là aussi n’est pas précisé. Il pourrait s’agir d’une photo prise part un photographe du journal.

C’est grâce à la légende que nous pouvons émettre des suppositions. Au premier plan dans l’angle droit, un homme, toutes les jeunes personnes dans le tramway sont face à lui, il semble être le « prof » de la légende, et les jeunes seraient les étudiants.

Cette photo présente une foule : les lignes de fuite dirigent notre regard vers le fond de l’image et donne un effet de profondeur de champ important. L’effet est amplifié avec le contraste entre le bas et le haut de la photo au niveau des couleurs (claires et foncées).
Ici, seul les étudiants manifestants sont reconnaissables. La photo là aussi permet de présenter le mouvement enseignants étudiants sous un angle sérieux et on voit bien que leur action est commune.

Le portrait :

Image n°2

image n°2
Cette photo a été reprise d’un article du 4 mars sur site web du journal La Nouvelle République du centre ouest. Le photographe est Eric Le Roux.
C’est un portrait de Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et de Michel Lussault, président du pôle recherche et enseignement supérieur de Lyon.
Au centre de l’image, pris de biais, ils sont souriants, ils semblent paisibles. Le fait qu’ils soient présentés de biais adoucie la photo, contrairement à une photo frontale, plus direct.
La similitude de leur vêtements (noir et rayures) créent un lien entre ces deux personnes.
Il y a quelqu’un d’autre dans le fond gauche de la photo, mais il est coupé et de profil. On peut donc supposer que la photo a été prise sur le vif, et que le photographe n’avait pas de meilleurs angles pour saisir ce portrait.

Les images non-postées sur le site

Les acteurs du mouvements :

Cette photo, ainsi que celle qui suit sont tirées du blog de Véronique Soudé. Elle est journaliste pour le journal Libération. Les photos ont été posté le 5 mars sur son site web. Elles représentent une assemblée générale qui a eu lieu dans l’université de Bordeaux.

Image n°5

image n°5
Cette photo ne permet pas de savoir ce qu’elle représente. Nous y voyons des gens au bras levé dans une salle. Il est donc nécessaire d’avoir un texte explicatif.
Au premier plan, les bras levés, dont certains avec le point fermé contrastent avec les bandes noires du mur. Ils sont plus visibles.
Le champ de profondeur n’est pas très grand, il est arrêté par un mur en bois avec des bandes noires. Cela crée des lignes de force qui accentuent l’effet produit par les bras levés. Nous avons l’impression que toutes les personnes vont se lever. Il en ressort une sensation de force et de vitalité.

Image n°6

image n°6
Cette photo présente un plan d’ensemble d’un amphithéâtre, le photographe surplombe la salle.
Il s’agit d’un rassemblement pour une conférence, mais on ne sait pas de quoi il s’agit. Seul le texte nous informe que c’est une assemblé générale qui a eu lieu le 5 mars à Bordeaux.

L’image se divise en deux parties. Au premier plan, une masse noire de monde. En arrière plan, un espace vide et lumineux. A la limite des deux parties, on distingue des personnes assises sur l’estrade. La photo prise de loin ne permet pas de distinguer leur identité (cela garantit le droit à l’image). Les autres personnes sur la photo sont de dos, on ne voit pas leur visage.
La couleur est orangée, l’espace présenté est clos, cela montre l’université comme un monde à part. De plus, il n’y a pas d’action manifeste.

Image n°9

image n°9
Cette image est issue du site web du quotidien allemand Der Tagesspiegel. Nous ne savons pas par qui la photo a été prise, elle provient du groupe DPA. La légende dit « Besetzte Sorbonne. Studierende haben sich den Protesten angeschlossen. » ( Sorbonne occupée – les étudiants ont adopté les protestations).

Au premier plan, au centre de l’image, une femme est assise de dos. La photo est prise de son point de vue, nous sommes au niveau du sol. Sur son dos, un autocollant « rêve générale » en rouge et noir. L’ensemble de la photo étant dans les tons bleus, l’autocollant ressort.
Avec les mots de l’autocollant, la couleur bleutée et la femme assise, cette image évoque le rêve. La femme est présentée comme pacifique et surtout seule face à une troupe de CRS qui forment une barrière noire. De plus, les lignes du passage piéton qui encadre la femme, vont vers le point lumineux derrière les policiers. Cela nous fait imaginer qu’elle voudrait être de l’autre côté, que la lumière est son but.

Un mouvement et des mots :

Ces deux images sont tirée du blog de Véronique Soudé. Elles ont été posté le 5 mars sur le site web.

Image n°7

image n°7
Ici, rien ne nous permet de savoir que représente la photo ni dans quel contexte elle a été prise. Il faut alors la mettre en relation avec l’article qui l’accompagne «  Quand les enseignants-chercheurs se mettent à bloquer ».
Le plan serré permet de faire un zoom sur un point précis des manifestations : des mains élevant des livres, classiques de la littérature. Le flou de l’arrière plan devient une masse sombre, les livres blancs s’en détachent très clairement.

Les lignes de forces sont dirigées vers le haut, elles sont formées par les mains levées et les rebords des livres. Nous avons l’impression que ces livres sont brandis comme des revendications. L’autre ligne de force est en biais, partant du fond à gauche (document A4) en allant vers l’avant droit (mains du premier plan). Elle évoque le mouvement, comme s’il y avait un défilé de livres.

Image n°8

image n°8
La photo représente le bâtiment de l’UFR (Unité de Formation et de Recherche) de Géographie de Bordeaux bloqué.
Cette image illustre la situation dans les facultés, le photographe en est le témoin.
Je trouve cette photo surprenante car peu conventionnelle. Elle m’évoque des photos qui pourrait être celles prises pas des étudiants (dans le reflet de la porte, on aperçoit le photographe).
Ce plan serré sur les portes d’entrée de l’UFR coupe en deux l’image par la jonction des portes. Cela conduit à penser que le mouvement est fermé et non ouvert à la communication. De plus, le chemin de notre regard commence sur une barrière, puis va sur les affiches qui  indiquent « UFR bloqué ». Le mot « bloqué » encadré en noir et écrit en majuscule accroche notre regard.

La réappropriation de l’imagerie de presse

Lors de l’étude des images, on remarque que la n°5, celle qui n’apparaît pas sur le site web de sauvonluniversite.com, a été prise par la journaliste de Libération V. Soulé et qu’elle l’a posté sur son site personnel. Nous pourrions penser que si elle n’est pas postée sur le site web c’est qu’il s’agit d’une question de droit d’auteur. Cependant comme le site web sauvonluniversite.com met en lien le site d’où les articles et photos sont pris, il ne semble pas que cette réponse soit satisfaisante.

Les photos qui sont postées sur le site web sont des images en couleur. Elles représentent des étudiants et des enseignants qui sont en train de manifester (images n°1,3 et 4). Les manifestants se trouvent en extérieur contrairement aux images n°5 et 6. De plus ces dernières sont en couleur mais on pourrait croire que c’est du sépia. En effet, les photos ont une couleur dans les tons orangés. Cela enferme les enseignants chercheurs et étudiants dans un autre univers. Les images postées, quant à elles, permettent de les assimiler à des photos que l’on retrouve dans la presse écrite et donc dans un univers connu du grand public.
Les photos n°5, 6 et 8 desservent le mouvement car il est présenté comme inactif et enfermé sur lui-même. Par exemple la n°8 retient l’attention sur le mot « bloqué »  répété plusieurs fois. Cela insiste sur la désertification des facultés et accuse un mouvement radical, non ouvert à la communication. La n°6 n’a pas d’accroche, elle ne parait pas intéressante pour représenter le mouvement. Elle semble exposer les coulisses du mouvement, là où tout se décide, mais ne traduit pas son importance.
Même si l’image n°5 présente une sensation de mouvement vigoureux, on voit que ce n’est pas l’idée principale qui intéresse les enseignants chercheurs et étudiants. Effectivement les images n°3 et n°4 ne présentent pas de mouvement (les individus sont immobiles dans le tramway) mais une manifestation alternative.
L’image n°7 qui présente une manifestation, n’est pas postée sur le site. Pourquoi ? Il semblerait qu’elle ne soit pas assez évocatrice du mouvement ainsi que de son unité. En effet, les livres évoquent des UFR de Lettres et de Philosophie. Et on ne sait pas à quelle occasion la photo a été prise.
La n°9 présente une manifestante face à des forces de l’ordre. Ces dernières sont absentes des images postées, il apparaît que ce sont les acteurs de la mobilisation qui prévalent. De plus, cette image poétique, montre la mobilisation comme un songe, comme si son but n’étaient qu’un rêve. Et personnifie le mouvement avec la figure de la jeune fille solitaire : cela ne correspond pas aux images postées.
Par là, on peut supposer que les enseignants chercheurs souhaitent se présenter comme des hommes agissants, c’est à dire qu’ils sont mobilisés, qu’ils font des manifestations (image n°1 : parade, image n°3 et n°4 : cours alternatifs). Et non comme une masse de rebelles dans une bulle ou rêveur.

L’image n°2 présente un portrait des personnes qui souhaitent voir la réforme aboutir. Sur cette image, les deux personnes ne sont pas montrées sous un angle négatif. Cela doit être important pour les gérants de ce site web de présenter une certaine objectivité dans leurs propos et donc dans les images qu’ils affichent. Cependant, seul portrait proposé du corpus, on peut se demander l’importance de ce choix. Pourquoi ne pas montrer les représentants et les leaders du mouvement enseignants chercheurs ? Effectivement, la plupart des photos postées montrent des personnes non identifiables, ou alors elles représentent un groupe.
On peut voir alors qu’ils se présentent comme une masse unie (enseignants chercheurs et étudiants – image n°3 et 4) qui se bat contre la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Le portrait désigne alors avec précision l’initiateur de la réforme. Cette photo fait figure de cible.

Pour conclure,  les images « point presse » du site sauvonsluniversite.com présente le mouvement contestataire de façon positive : en proposant diverses formes de manifestation, en montrant le lien entre les enseignants chercheurs et les étudiants (image n°4). De plus, ils évitent de poster des images à caractères contradictoires avec cette idéologie. On voit que les images non postées présentent des lieux clos (image n°5, n°6 et n°8) , sans mouvement (image n°9 qui évoque le « rêve ») ou violentes (image n°9 qui montre les forces de l’ordre).
Le fait que ce site web fasse le choix de présenter certaines photos ou non entraîne automatiquement un choix.

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