La photographie délaissée: le Blog de Sylvestre Huet

22 05 2009

Par Bianca SOLARI

Le 17 mai 2009

Le mouvement de contestation et de grève, opposant le monde universitaire et les ministres de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et de l’Education nationale, Valérie Pécresse et Xavier Darcos, au sujet des reformes et décrets mis en place par le Gouvernement dans les domaines de l’université et de la recherche, a maintenant atteint la durée extraordinaire de 15 semaines. Quand il s’agit de représenter, d’ « illustrer » ce genre de mouvement social, les photographies des manifestations jouent clairement un rôle considérable, voir essentiel. Des revendications concrètes jusqu’aux idées les plus utopiques, les motivations, la révolte, la colère et les espoirs, tout se retrouve dans la rue. La médiatisation du mouvement universitaire a été, en particulier durant ces derniers temps, objet de grands débats et reproches venant des personnes impliquées, en constatant l’apparent manque d’intérêt de la part des medias, de pédagogie vis-à-vis de la part de population « étrangère » à la mobilisation, et, en général, une pauvreté d’information sur ce sujet.

Le blog de Sylvestre Huet, journaliste du quotidien Libération, représente peut-être une exception. Ce blog, ouvert en 2008, outre qu’une source d’information sur l’actualité de la recherche scientifique (Sylvestre Huet est journaliste spécialisé en sciences), est devenu, depuis janvier 2009, l’une des principales références pour ce qui concerne la médiatisation et la diffusion du mouvement. « Sylvestre Huet s’est fait le relais des préoccupations des enseignants-chercheurs » (André Gunthert, « Pour sauver l’université, il suffit d’un blog », http://www.slru.ehess.com). Nombreux de ses articles traitant de la mobilisation universitaire sont accompagnés d’une ou plusieurs photographies, pour la plupart prises durant des manifestations.

Or, quand on demande à Sylvestre Huet par quels critères il sélectionne les photos pour son blog, la réponse est « Je fais ça à l’arrache ». On ne peut pas lui en vouloir, en tant que journaliste, son souci et son but sont de rendre les faits par l’écrit, et non pas par les images.

Mais alors, pourquoi utiliser des photographies ? Est-ce une question d’esthétique ? Ou bien une « mauvaise habitude » prise en travaillant pour Libération, journal qui donne à sa politique d’image importance fondamentale? Quelles sont, ou pourraient être, donc, les raisons de ses choix ? En parcourant le blog plus attentivement, on constate que plusieurs photos se répètent, se retrouvent dans différents articles, et souvent à des dates très éloignées entre elles. De plus, quand on s’intéresse à la date de la première mise en ligne d’une de ces photos plus fréquentes, on s’aperçoit que la plupart on été prises lors des manifestations qui ont eu lieu en janvier et en février, au début du mouvement.

Il semblerait donc que ces photographies, du fait qu’elles ne reprennent pas l’actualité, aient plutôt un rôle esthétique. Elles accompagnent l’article, elles ne le complètent pas. Mais reste la question du choix. Comment peut-on expliquer le fait que certaines photos apparaissent plus souvent sur le blog que d’autres ? Quelles sont les caractéristiques qui les rendent si versatiles et si aptes à représenter le mouvement ? Et quelle « image » du mouvement peut-on tirer de ces photographies? Ce que je propose ici est une analyse d’une sélection de 4 photographies se répétant plusieurs fois sur le blog de Sylvestre Huet, afin de répondre à ces nombreuses questions et tenter de définir en quoi elles ont pu faire objet du choix du journaliste de Libération.

photo 1

Photo 1, « Non aux réformes bâclées »: malheureusement, la source et l’auteur de cette photographie, comme pour la plupart des autres photos présentes sur le blog, ne sont pas spécifiés. Mais, d’après son titre (« manifestation 19 février réformes »), nous savons qu’elle a été prise lors de la manifestation du 19 février 2009. Dans cette photographie, notre regard tombe immédiatement sur le manifestant brandissant une pancarte et placé au centre de l’image. Plus que la personne, habillée de manière assez neutre exception faite pour le bonnet jaune et noir, c’est principalement la pancarte qui attire l’attention. Grâce aux couleurs (blanc, noir, rouge) et à sa taille, le slogan « non aux réformes baclées » est clair, bien visible. L’espace autour de l’homme est relativement vide, nous n’apercevons pas de véritable foule autour du manifestant central (nous ne pouvons repérer, que huit autres personnes). Malgré cela, une certaine impression de mouvement est provoquée, du fait de l’attitude des manifestants, et d’une faible diagonale décrite par ces derniers et par la ligne du trottoir, allant de gauche à droite vers le haut de l’image.

photo 2

Photo 2, « enseigner, un métier qui s’apprend »: Cette photo a été prise le 10 février 2009 par Sébastien Calvet, un photographe travaillant, comme S. Huet, pour le quotidien Libération et s’occupant principalement des domaines du politique et du social. Dans cette image, très construite, sont présents de nombreux éléments caractéristiques de la photographie de manifestation. Nous y retrouvons, naturellement, une banderole, avec un slogan rouge sur un fond blanc, incomplet mais compréhensible malgré cela, et un grand nombre de manifestants derrière produisant un effet de mouvement vers l’avant et dont les visages paraissent exprimer des émotions variés (joie, enthousiasme, mais aussi conviction, obstination). Parmi ces personnes, un jeune homme avec un poing levé (signe de révolte, résistance, lutte) semble chanter. Enfin, une jeune fille, paraissant elle aussi sur le point de chanter ou de crier, se détache du reste des manifestants du fait de sa position centrale et de sa possible association avec la figure emblématique de la Marianne, symbole de révolution et liberté.

photo 3

Photo 3, « university strikes back » : encore une photo dont l’auteur n’est pas mentionné sur le blog, datant de la manifestation du 5 février 2009. Ici, les manifestants, les banderoles et les pancartes occupent pratiquement la totalité de l’image, les bâtiments étant presque imperceptibles à cause de la faible profondeur de champ. En plein centre, une pancarte avec deux slogans, l’un en anglais (« university strikes back », soit « l’université contre-attaque ») et l’autre en français, domine l’image. Juste au dessous, une banderole, dont le message est presque illisible, saute aux yeux principalement par sa couleur rouge. Á l’arrière-plan, nous apercevons aisément une autre banderole, et au moins quatre pancartes. L’impression de foule, de « masse », est remarquable, mais la place semble être laissée aux « accessoires », plutôt qu’aux personnes. Les manifestants paraissent au même temps solidement présents et effacés derrière cette profusion de pancartes et banderoles.

photo 4

Photo 4, « plan Pécresse = fac en détresse ! » : cette photographie apparaît pour la première fois sur le blog le 17 mars 2009, mais la date de la manifestation durant laquelle elle a été prise n’est pas précisée. Ici aussi, la banderole est « protagoniste » de limage. En tissu, avec le nom de l’université (université paris V) et un slogan (plan Pécresse = fac en détresse) écrits en noir et rouge sur un fond blanc, au spray, elle parait plus informelle, simple, moins élaborée que d’autres que l’on aurait l’occasion e voir. Malgré le fait qu’une grande partie de l’espace soit occupé par cette banderole, nous arrivons tout de même à distinguer au premier plan, des étudiants manifestants et à l’arrière, des bâtiments. Cependant, nous ne pouvons pas mous avancer jusqu’à dire que cette photographie rend l’idée d’une manifestation, car les personnes présentes ne sont pas nombreuses, et la sensation de mouvement est faible.

Cette sélection de photographies est relativement représentative de l’ensemble des images présentes sur le blog de Sylvestre Huet (à quelques exceptions près, naturellement), et nous pouvons dire qu’elle est révélatrice de ce qui constitue, dans l’imaginaire collectif, l’ « essence » d’une manifestation. J’avance cette déduction en me basant sur deux fait : premièrement, Sylvestre Huet a lui-même affirmé qu’il ne s’attachait pas réellement au choix des photographies. Elles ne seraient donc qu’un simple accessoire de l’article. De ce fait, on peut supposer que ces photos sont également les plus répandues dans le web, les plus accessibles (une rapide recherche a pu en effet confirmer cette hypothèse), et donc, les plus visionnées. Ces images, abondamment diffusées, dévoilent une image très particulière d’une manifestation. D’après ces photos, l’ « essence » d’une manifestation se compose de : premièrement, ce que nous pourrions appeler les « super-manifestants », marchant intrépides et seuls munis de grandes pancartes, drapeaux et souvent, déguisements. C’est le cas de notre homme au bonnet jaune et noir de la photo 1. En effet, cette personne n’a pas été l’objet d’une seule photographie, mais plusieurs photographes, professionnels et amateurs, durant diverses manifestations, on fait de lui un véritable « personnage

Nous avons aussi les cortèges, principalement d’étudiants, armés de keffieh, jeans déchirés et banderole souvent de plus en plus mise à l’épreuve par les caprices du temps (photo 4), et la jungle de slogans, tracts, drapeaux, pancartes et banderoles qui envahit la rue, en résumant l’ensemble des revendications à des citations et des phrases nominales. Enfin, on retrouve toute la panoplie de symboles sur le thème de la révolution et de la lutte, poing levé, portraits de Che Guevara, en passant pas la figure de la Marianne et le « A » de l’Anarchie. Slogans, super-manifestants, symboles. Voilà ce qui ressort d’une grande partie des photographies de manifestation.

Quand on parle de presse écrite, qu’il s’agisse de support papier ou, comme dans notre cas, d’Internet, il est évident que les images n’ont qu’une fonction accessoire par rapport à ce qui se présente comme la vraie source d’information, soit l’article rédigé. Sylvestre Huet suit et écrit sur l’actualité du mouvement universitaire avec une assiduité et une précision admirable. Cela dit, il nous faut cependant admettre que ce qui attire, avant toute chose, l’œil encore « vierge » d’informations du lecteur, mis à part le titre plus ou moins percutant de l’article, est l’image qui l’accompagne. Que se soit de manière consciente ou inconsciente, les photos accrochent le lecteur, et peuvent en quelque sorte arriver jusqu’à façonner le jugement que ce dernier peut porter sur le sujet traité. En lisant un article paru sur le blog le 15 mai 2009, Un manifeste pour une autre réforme de l’université, article retranscrivant en intégralité un « manifeste » rédigé et signé par « Une trentaine d’universitaires de renom », la première image que l’on voit apparaître est celle d’un manifestant entouré de moins d’une dizaine de personnes, avec un bonnet jaune et noir et une pancarte.

photo 1

Cet exemple peut nous amener à réfléchir sur le véritable poids de l’image et à nous demander si, tout en reconnaissant qu’il serait exagéré de soutenir que tout l’effet d’un article ne dépend que des photographies qui l’accompagnent, ces dernières ne joueraient pas un rôle  plus considérable que celui de simples ornements ?

Nous vivons dans une société de l’image. Une photographie, surtout dans un contexte de ce genre, peut difficilement être neutre. Si elle à le pouvoir de valoriser un article, elle a de même celui de le desservir. Ces photos ne méritent-elles donc pas d’être maniées avec davantage de soin, et d’être choisies, en particulier dans le cas d’un mouvement comme celui-ci, pour lequel « l’image » joue un rôle fondamental, un peu moins « à l’arrache » ?