Frédérique Briard, Marianne

9 09 2009

« Il faut réinventer le journalisme »

Par
Lise Tamagno
Morgan Amara-Korba
Julie Decanis-Lubrano

La photographie de presse. Un vaste sujet que ce blog nous a mieux permis d’appréhender. Au travers de nos articles, nous avons tenté de comprendre la médiatisation du mouvement universitaire de cette année. Nous avons disserté longuement sur les photographies parues dans la presse sur divers supports (journaux papiers ou en ligne, blogs, espaces de partage d’images, etc) ainsi que sur leur perception et réception. Toutefois, un aspect de l’analyse manquait : une étude en amont du processus de diffusion.

Grâce à Frédérique Briard, du service photo à Marianne, nous avons pu réaliser cette excursion dans l’univers rédactionnel au cours d’un entretien, le 19 juin 2009. Elle nous a éclairé sur les modalités et les enjeux de la photographie au sein de ce journal et plus largement, au sein de la presse aujourd’hui.

Quel rôle jouent les photographies dans un journal?
Sont-elles de simples ornements ou bien peuvent-elles compléter le texte, voir, le substituer ?

Voilà l’éternel débat. Autrefois, le nombre plus important de journaux permettait une ligne éditoriale où la photographie avait une place véritable. Aujourd’hui la presse va mal, les médias connaissent une crise économique mais surtout, une crise identitaire, et, les rédactions, plus frileuses, freinent la prise de risque de peur de « passer à côté d’autres choses ».
À Marianne, les photographies doivent illustrer l’actualité. Elles soulignent ou répètent le texte. Ainsi les photographies, leur place, leur nombre, sont avant tout au service du rédactionnel.
On déplore cette prudence excessive des directions qui prennent « le lecteur pour ce qu’il n’est pas ». On voudrait pouvoir présenter une photographie qui complèterait et renforcerait le texte, qui apporterait une information supplémentaire ou inédite, qui révélerait un autre aspect du sujet. C’est aux journaux de créer la demande, de proposer des supports et des manières d’informer originaux. À Marianne, il arrive parfois qu’une photographie précède et incite un article, mais c’est vraiment rare. Les pages « froides », qui sont moins liées à l’actualité, laissent aussi plus de marge de manœuvre pour proposer des images un peu décalées.
Par exemple, à l’occasion d’une enquête sur l’immigration à Calais, nous avons publié le reportage d’Olivier Jobard de l’agence Sipa sur le parcours de Kingsley entre l’Afrique et la France. Ce n’était pas une illustration de la situation spécifique de Calais, mais les images traitaient du même sujet que le texte : l’immigration aujourd’hui. Les photographies ponctuaient ainsi le papier, accompagnées de légendes qui racontaient l’histoire de Kingsley.
Les approches les plus audacieuses sont souvent l’œuvre de la presse américaine, et anglo-saxonne en général. En France, même les journaux réputés pour leur politique image, comme L’Express ou Libération, « n’osent plus » prendre ce risque. Aujourd’hui, le véritable travail de photoreporter ne trouve plus sa place dans les journaux, et se retrouve dans les musées. Le travail de Jim Golberg, récemment exposé à la Fondation Henri-Cartier Bresson, par exemple n’a jamais été publié dans la presse écrite bien qu’il porte sur un sujet de société.

Qu’est ce qu’une bonne photographie de manifestation?

C’est compliqué ! En effet, la photo de manif est la « photo par excellence », l’entité facile, le cliché obligatoire. On l’utilise quand on ne trouve pas autre chose à mettre en illustration d’un article. Mais la difficulté dans la photo de manif est de montrer les revendications. Il est difficile d’illustrer les difficultés d’un métier, travail en hôpital ou université par exemple.
Faire une photo de manif est aussi délicat que de l’expliquer. Les manifestations sont trop stéréotypées. Il est dur de s’extraire de ce « cliché ». S’il n’y a pas vraiment de recette pour une telle photo, certains ingrédients sont incontournables, comme les slogans ou la foule. On retrouve aussi souvent la photo « icône » : une personne est mise en évidence, souvent une jeune fille, jolie de préférence, de la peinture ou un texte écrit sur le visage, une banderole ou une pancarte à la main, qui crie ou qui chante. La référence pour ce genre d’image est sans doute la photographie de Marc Riboud.
Par ailleurs, la photo de manif est souvent une photo de « hasard ». On peut faire cinq fois le parcours, on ne sera peut-être jamais en place et lieu où l’action est la plus révélatrice.
Lorsque les manifestations ont lieu à l’étranger, les photographies prennent une autre dimension. En effet, la manifestation est pour nous l’occasion d‘observer une société, un mode de vie. Cela nous renvoie à des choses plus lointaines. L’information est plus forte puisque moins convenue.

Dans le cadre du mouvement universitaire de 2009, une photographie sort-elle du lot pour l’illustrer?

À Marianne, nous n’avons pas énormément traité ce sujet. Du moins nous ne l’avons pas couvert de façon entière comme cela a pu être fait pour d’autres mouvements. Peut-être est-ce dû au fait qu’il s’agissait d’un problème complexe, dont le traitement n’était pas évident.
Dans le cadre de ce mouvement, l’alliance entre professeurs et étudiants était peut-être le plus intéressant à retenir. Mais encore une fois, photographiquement, ce n’est pas très parlant.

Lors de recherches pour nos articles, nous avons constaté parfois l’utilisation de photos d’archive par certains journaux. Quel est leur intérêt ?

On les utilise souvent pour rendre compte d’un fait historique traité dans le papier du journaliste, pour illustrer une période particulière. On a le choix de prendre une photo précise pour rendre compte d’un événement spécifique ou alors une photo plus générale pour compléter l’article.

Justement, comment choisissez-vous une photo pour illustrer un article ?

Tout dépend du temps ! Si les journalistes nous préviennent suffisamment à l’avance de l’angle de leur article ou s’ils nous donnent à lire leur papier, on peut effectuer un travail de recherche véritablement affiné.
À Marianne, on contacte une dizaine d’agences, des collectifs et des photographes indépendants. De ce point de vue notre travail a beaucoup évolué avec l’apparition du numérique et d’Internet.
Auparavant nous contactions les iconographes de chaque agence qui nous présentaient une présélection d’images. C’était long et fastidieux. Aujourd’hui les intermédiaires sont moins nombreux et nous téléchargeons directement les photographies en ligne sur les différents sites. Notre métier est donc bien plus intéressant maintenant puisque nous avons directement accès aux images.

Avez-vous donc parfois recours aux services de photographes amateurs?

Normalement non. Mais à situation exceptionnelle… Nous publions des photos d’amateurs quand il n’existe pas d’autre image. Ce qui est assez rare. Lorsque cela se produit c’est lors d’évènements imprévisibles ou au bout du monde (catastrophes naturelles par exemple). Néanmoins quand il s’agit d’un scoop, certains journaux, comme Paris Match ou VSD, les rachètent directement

Le développement des appareils numériques personnels ou des photophones n’a donc pas véritablement changé les choses ?

À Marianne, non. Mais le métier de photoreporter a lui beaucoup changé. Dans les années 2000, notamment à cause du numérique, les photographes sont devenus bien trop nombreux, et nous avons assisté à une démultiplication des sources. Aujourd’hui seulement quelques collectifs ont réussi à se maintenir face aux grandes agences historiques, et seuls les véritables passionnés continuent dans cette profession. Cette nouvelle génération est vraiment courageuse. Leur rémunération n’est pas à la hauteur de leur travail.
Ce changement ne signifie pas que l’on a gagné en qualité. Au contraire. Dans la presse écrite la photographie reste « l’enfant pauvre ». Cela est certainement dû (en plus des coupes budgétaires) au fait que l’on est abreuvé d’image partout ailleurs. Il est regrettable de constater la démission des journaux face à cela. Les médias se trouvent dans une phase de questionnement dont un des principaux enjeux est de réinventer de nouveaux supports d’information.
Le « web doc » semble être une piste intéressante. Il s’agit un nouveau traitement hybride de l’image puisqu’il associe un panorama de photographies légendées à un fond sonore. Financé par la télévision à partir du travail de photographes professionnels, le « web doc » donne à l’image une valeur informative et narrative que la presse écrite peine à rendre aujourd’hui.